Aussi précis qu'indécidable

Journal de la Verrière

Guillaume Désanges
Dans le cadre de l'exposition monographique Un geste à peine déposé dans un paysage agité, La Verrière, Bruxelles
2018


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Ismaïl Bahri, Main, Aquarelle sur papier, 2018

Depuis la fin des années 2000, l’artiste franco-tunisien Ismaïl Bahri développe un travail fondé sur des situations et des gestes ténus dont la logique inexorable finit par produire une forme de magie ou de grâce saisie au coeur de la matière. Froisser et défroisser des pages de magazines jusqu’à ce que l’encre se transfère complètement du papier sur les mains, en effaçant peu à peu l’image imprimée ¹. Tendre un fil invisible, uniquement matérialisé par une goutte d’eau s’y déplaçant en créant progressivement une flaque d’eau dans l’espace d’exposition ². Filmer en gros plan une perle d’eau transparente sur un poignet, dont le frémissement à peine perceptible révèle les pulsations des artères à travers la peau ³. Diviser verticalement un écran blanc par un trait noir grésillant se révélant être une pelote de fil qu’on enroule sur fond de neige ⁴. Représenter un trajet dans la ville à travers son reflet filmé dans un verre d’encre ⁵ ou via les nuances de blanc d’une feuille de papier posée devant l’objectif de la caméra ⁶. Autant de gestes portant une attention exacerbée aux détails, aux accidents et aux variations infimes du réel qui produisent des événements inattendus. Dans l’ensemble de l’oeuvre aussi bien que dans le détail des pièces, la pratique d’Ismaïl Bahri opère par creusement, insistance et révélation progressive de motifs à partir de conditions élémentaires de l’expérience. Des résolutions formelles dans le temps, selon un principe de développement photographique. Émulsion, capillarisation, dénouement et dénuement : il s’en faut de peu, parfois, pour que cette oeuvre subtile ne disparaisse. Mais à travers la simplicité radicale de ces protocoles perce une sourde émotion, qui oscille entre étonnement et inquiétude, et détermine peut-être l’agenda secret de l’oeuvre.

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Ismaïl Bahri, Vue d'exposition, La Verrière, Bruxelles © Isabelle Arthuis. Fondation d’entreprise Hermès
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Ismaïl Bahri, Vue d'exposition, La Verrière, Bruxelles © Isabelle Arthuis. Fondation d’entreprise Hermès

À l’invitation de La Verrière, pour sa première exposition personnelle en Belgique, Ismaïl Bahri a imaginé un ambitieux projet qui transforme l’architecture du lieu pour en faire une sorte d’instrument optique, jouant sur des jeux d’ombre et de lumière, d’apparition et de disparition d’images, révélés à l’intérieur du bâtiment ou amenés de l’extérieur. L’enjeu est de se servir de l’énergie de La Verrière, c’est-à-dire principalement de sa lumière, tout en dissimulant son origine. Au sein de ce dispositif, deux types de projections se mélangent : la projection numérique et la projection naturelle. Des formes, des objets et des dessins mais aussi des percées de lumière naturelle accompagnent des vidéos rétroprojetées. Cet environnement associera des travaux récents de l’artiste produits pour l’occasion et issus d’observations et d’expériences autour de la tempête, du vent et du chaos, d’une confusion naturelle qui finit par former des visions fugitives plus ou moins ordonnées.

Présenté dans le cadre du programme « Poésie balistique » qui examine les écarts entre le programme et son résultat, autrement dit entre les intentions et les intuitions dans certaines pratiques programmatiques et conceptuelles de l’art, le travail d’Ismaïl Bahri me paraît au coeur de ces enjeux, qu’il redistribue à sa manière. De fait, partant de protocoles aussi arbitraires que rigoureusement appliqués, le travail relève d’une intuition initiale que l’artiste éprouve dans un temps long et un espace réduit, sans regard appuyé vers l’horizon, c’est-à-dire sans intention particulière ni projection vers la forme qui pourrait en découler. Ce jeu subtil entre incertitude et contrôle amène l’artiste à déléguer son pouvoir d’auteur à la chance ou au vent, aux rencontres fortuites ou à la lumière, autrement dit aux contingences de situations créées presque à l’aveugle. Dans cette logique implacable du hasard, le seul contrôle réside dans un refus farouche de fixer les possibles, tandis que les forces en actes se concentrent dans le maintien d’une passivité de l’observateur. Paradoxes ? L’art d’Ismaïl Bahri est un hommage rare à l’énergie invisible de l’intercesseur immobile. Les tensions qui travaillent l’oeuvre de l’intérieur fondent à la fois sa fragilité et sa puissance, qui sont deux manières de signifier une même attention soutenue aux choses du monde, dans une clarté et une évidence des formes que l’on nommera ici poésie. Une poésie directe, brute, à la clarté presque transparente, bien que marquée par un refus de signifier. De fait, l’oeuvre entend rester infiniment appropriable : une forme de polysémie non négociable. Mais dans sa volonté d’effacement de ce qui pourrait être trop référencé, en se débarrassant d’un contexte géographique, culturel ou politique trop identifiable, elle résonne pourtant de nombreux tumultes du monde. Dès lors, les formes qui apparaissent progressivement aux sens et à l’intelligence sont aussi précises qu’insaisissables.